Pour François Chaillou, la sculpture est une manière de « lire » autrement le monde et, ainsi, de se le réapproprier, en le prenant pour matière première. L’expérimentation fait partie intégrante de son œuvre. Il explore divers procédés – taille, modelage ou encore moulage – et utilise différents matériaux – marbre, cire, bois, plantes, et même os et eau. Il joue également sur le temps long : ces confrontations de plusieurs semaines avec ce qu’il sculpte l’amène à une pratique quasi méditative, où maîtrise de la matière équivaut à maîtrise de soi-même.

François Chaillou élabore, à partir de ces corps à corps physiques, directs, un dialogue qui nécessite autant force – dans le cas du marbre – que délicatesse – face aux matériaux plus malléables.

Co-créer avec la nature, en étant à son écoute, à l’aide d’éléments qui ont une vie propre – on pense notamment aux lichens, ces organismes entre l’algue et le champignon –,à même de « revitaliser » un objet, voire une vision du monde, lui permet de « donner une charge magique à (ses) œuvres, un peu comme un sorcier animiste ». Il lie ainsi le permanent à l’éphémère. La sculpture devient hybride, alchimique : vivante.

Sa pratique est, on le devine au travers des bustes et des visages à l’échelle une, étroitement liée à l’humain, et donc à la question de la culture, innée ou acquise. Il a d’ailleurs de nombreuses influences : art hellénistique, Renaissance italienne, statuaire du 18ème siècle mais aussi archaïque, arts premiers, ou encore art brut. Il s’intéresse en parallèle aux pratiques religieuses, du shamanisme au christianisme : l’humain dans sa quête de transcendance. Dans son travail, inspiré, entre autres, par l’art funéraire, la vie et la mort ne cessent de se croiser. François Chaillou se fait ainsi le dépositaire d’un art où profane et sacré vont de pair, comme dans sa dernière  œuvre : Nostalgie du pré-formel (2018).

L’Homme se trouve comme remis à sa place, au-delà de toute césure arbitraire, au sein de cet environnement auquel il appartient bel et bien : la quête d’une unité, autrefois brisée, ici retrouvée. Ce jeune artiste nous offre son propre regard sur le réel qui l’entoure : une proposition de l’habiter différemment, un peu plus en accord avec le monde.

Aurélie Cavanna, 2018
Aurélie Cavanna est rédactrice pour artpress.



François Chaillou 
par Julie Crenn 

“ Je conviens de nommer "Divers" tout ce qui jusqu’aujourd’hui fut appelé étranger, insolite, inattendu, surprenant, mystérieux, amoureux, surhumain, héroïque et divin même, tout ce qui est Autre.”

Victor Segalen. Essai sur l’Exotisme. Une Esthétique du Divers (1978).


François Chaillou a choisi de partir en Italie pour suivre une formation artistique qu’il qualifie de classique. À Carrare, sur les pas des grands maîtres italiens, il sculpte le marbre. Des blocs de pierre blanche, il fait apparaître des corps dont les proportions et les attitudes s’inscrivent dans la tradition gréco-romaine. À son retour en France, le jeune artiste doit se défaire de l’excellence technique et d’un certain académisme. Il entreprend la sculpture à partir de matériaux naturels : des os, du bois, du lichen, de la cire et de la terre. Le corps reste le centre de sa réflexion plastique. Ainsi il moule les visages de ses proches ou bien des parties de son propre corps. Peu à peu, une fragmentation du corps est mise en œuvre. Des morceaux de corps sont assemblés entre eux, ils sont agrégés et engendrent une nouvelle entité, à la fois troublante et monstrueuse. Il combine différents matériaux. Les visages de cire se marient aux bouquets de lichen. La nature semble reprendre ses droits sur la figure humaine. Cette dernière est figée, silencieuse. Les yeux constamment clos, elle erre entre le sommeil et la mort. Elle ne nous cherche pas du regard. Leur présence intemporelle regorge de métaphores existentielles. La vie et la mort s’enlacent et s’entrechoquent en permanence au creux d’une pratique profondément inspirée par l’art funéraire. Reliques, masques mortuaires, ossuaires, vanités, embaumement, François Chaillou se fait le dépositaire d’un art où le profane tutoie le sacré.

À Saint-Flour, une figure protectrice est solidement ancrée au sol. Du bois de tilleul a progressivement surgi un personnage nu et assis. Ses yeux clos et sa position donnent lieu à une introspection, voire à une attitude méditative. Il présente de sa main droite une autre figure, qui, elle, se tient debout. La statuette est conçue en cire naturelle. Au fil des jours, elle est soumise aux lois de la nature, aux intempéries, à la chaleur, au vent ou encore au passage des oiseaux. Sa dégradation est inévitable. Elle est amenée à lentement disparaître. La statuette est à considérer comme une offrande, une figure sacrifiée qui nous renvoient à différentes cérémonies ancestrales, mais aussi à notre impuissance face au temps et à notre propre disparition. Malgré les apparences, les deux corps partagent cependant un devenir mouvant. Si la statuette en cire est amenée à fondre progressivement, la statue, dont la silhouette semble plus solide et massive, est pourtant taillée dans le tilleul, un bois fragile et instable. Selon leurs propriétés physiques et les conditions climatiques, les deux corps vont connaître une dégradation et une transformation. Les sculptures vivantes de François Chaillou ne sont pas séparées du réel, bien au contraire, l’artiste souhaite les réintégrer au cœur de « processus cycliques qui prennent en compte l'ensemble de l'univers de l'infiniment petit à l'infiniment grand, des insectes aux astres. » * Comme les hommes, les animaux, les végétaux et toute autre forme vivante, les œuvres se meuvent et connaissent différents états. Elles participent d’un tout.

Les visages des deux sculptures sont légèrement tournés vers le sol, ils aspirent à la réflexion, l’intériorité et à l’infini. D’un point de vue plastique, François Chaillou entremêle différentes références issues d’arts primitivistes orientaux et occidentaux. Il envisage le primitivisme comme « un exotisme vers lequel on se dirigerait progressivement, un retour à l'origine non plus éclairé par la superstition mais par la science, science naturelle entre autre. Le primitivisme est associé à l'idée de cycle, la vie se répète, et l'on perpétue des traditions, en imitant symboliquement des événements mythiques afin de préserver l'équilibre du monde. » Il opère ainsi à une forme de syncrétisme entre les statuaires d’origines égyptienne, romane, byzantine, mésopotamienne et africaine. Du bois et de la cire, l’artiste fait émerger un monument profane et exotique. « L’Exotisme n’est […] pas une adaptation, une compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perception totale et immédiate d’une incompréhensibilité  éternelle. » (V.S.) Exotique du fait de sa présence incongrue dans le paysage, mais aussi parce qu’il résulte d’une hybridation culturelle. Il synthétise différents courants de l’histoire de l’art dans sa globalité et nous invite, à travers un voyage temporel et artistique, à tutoyer le Divers.

* Discussion avec l’artiste, mai 2016

Lien vers le site de Julie Crenn


                                                                                                                                     
photographie ©SébastienCamboulive


François Chaillou
par Augustin Besnier
,
pour le 58ème salon de Montrouge, 2013.

C’est par le marbre que François Chaillou est venu à la matière. Formé à Carrare, il étudie la sculpture là où la pierre s’extrait, en parallèle d’un cursus aux beaux-arts. Trois enseignements seront pour lui décisifs. D’abord, la hardiesse de la sculpture : travailler la pierre, c’est tailler dans les montagnes et s’engager dans le bloc. Ensuite, sa délicatesse : aux coups succède le polissage, long et concentré, qui raffine le corps-à-corps. Enfin, sa biologie : d’origine sédimentaire, le marbre est parfois tenu pour une matière vivante, recelant dans sa froideur la vitalité de la chair.
Ces aspects, François Chaillou a voulu les chercher et les approfondir ailleurs que dans ce marbre trop lourd, trop contraignant, et déjà bien exploré. Le travail de l’os est né de cette recherche : de nature calcaire, l’os partage avec le marbre sa rigidité, qui lui vaut de structurer l’homme sans être à l’abri de toute cassure. Marbre, os, vie, même combat, qui mérite d’être mené si l’on veut composer avec la raideur de l’existence.
Courber l’os, l’entrelacer et l’agencer, n’est pas plier l’échine devant l’inéluctable. Par-delà toute Vanité, c’est oser brouiller le reflet macabre de la carcasse et croire en l’organique. Si de la pierre peut naître un visage, du crâne doit pouvoir surgir un totem : l’inerte ne donne pas la vie, mais n’est pas mort pour autant.
Ces sculptures osseuses ne sont pas les restes d’un animal extraordinaire, encore moins d’une profanation cynique, mais la preuve vivante que la peau dure de nos croyances est aussi malléable que la pierre est ciselable. Œuvrer avec l’indomptable n’est pas plus impensable que tailler le marbre en déesse, il suffit pour cela d’en franchir le seuil sans chercher à lutter contre.
De là vient sans doute l’ambivalence qui parcourt les sculptures de François Chaillou, où la violence se mue en harmonie : maîtriser la matière, c’est aussi se maîtriser soi-même, et accepter finalement de s’offrir à elle. Les bustes de cire le traduisent avec force, plongés entre méditation et sommeil éternel, que la nature assaille autant qu’elle s’y fond.
Une qualité de cet artiste est de ne jamais tomber dans ses certitudes. Travailler le matériau, quel qu’il soit, relève plus chez lui de l’expérimentation que de l’exécution proprement dite. Ce que la nature peut faire au-delà du dessein humain l’intéresse d’ailleurs plus que ce qu’il peut façonner lui-même. Son récent projet de livrer des moulages aux abeilles pour qu’elles y accomplissent leur ouvrage, ou de les abandonner au lichen, moins pour revisiter la sculpture végétale que pour laisser à l’organique le soin de les revitaliser, relève bien de ce binôme qu’il entend former avec la nature.
Avec elle, le bloc de matière, comme l’image de la mort, peut enfin devenir sculpture vivante.


Usnea fastigiata I, II et III, 2015.                                                                                                                                             
photographie ©AntoineDuhamel

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