François Chaillou 
par Julie Crenn (extrait)

François Chaillou a choisi de partir en Italie pour suivre une formation artistique qu’il qualifie de classique. À Carrare, sur les pas des grands maîtres italiens, il sculpte le marbre. Des blocs de pierre blanche, il fait apparaître des corps dont les proportions et les attitudes s’inscrivent dans la tradition gréco-romaine. À son retour en France, le jeune artiste doit se défaire de l’excellence technique et d’un certain académisme. Il entreprend la sculpture à partir de matériaux naturels : des os, du bois, du lichen, de la cire et de la terre. Le corps reste le centre de sa réflexion plastique. Ainsi il moule les visages de ses proches ou bien des parties de son propre corps. Peu à peu, une fragmentation du corps est mise en œuvre. Des morceaux de corps sont assemblés entre eux, ils sont agrégés et engendrent une nouvelle entité, à la fois troublante et monstrueuse. Il combine différents matériaux. Les visages de cire se marient aux bouquets de lichen. La nature semble reprendre ses droits sur la figure humaine. Cette dernière est figée, silencieuse. Les yeux constamment clos, elle erre entre le sommeil et la mort. Elle ne nous cherche pas du regard. Leur présence intemporelle regorge de métaphores existentielles. La vie et la mort s’enlacent et s’entrechoquent en permanence au creux d’une pratique profondément inspirée par l’art funéraire. Reliques, masques mortuaires, ossuaires, vanités, embaumement, François Chaillou se fait le dépositaire d’un art où le profane tutoie le sacré.


De l’informe vie
par Sandy Berthomieu

En quête de sa forme, l’empreinte du visage est saisie avec le plâtre encore frais. Les yeux clos et la bouche fermée, la peau subit le poids de la matière qui la couvre, la recouvre jusqu’à effacer toutes traces d’air et de jour. Chacune des pores sont bouchées sans mouvement, ni respiration, le modèle emprisonné dans le noir espère sa délivrance. L’immersion paralysante donne naissance à l’oeuvre.
L’attente, ce temps en suspension, efface les émotions pour s’approcher doucement de la finitude. Souvenir d’un être, les imagines maiorum de l’antiquité romaine, traduisent le passage de l’organique à la mort. Ces masques mortuaires se situent au croisement et à l’union entre Eros et Thanatos. A travers cet état transitoire, François Chaillou se glisse dans l’interstice pour révéler une disparition en devenir, un éphémère immortel. La prise sur nature se libère et respire avec les gestes de l’artiste qui remodèle les contours en terre. La figure figée, fantôme d’elle-même, se réanime sous la tendresse des doigts. Le sculpteur devient modeleur, le moulage évolue en modelage, la copie se transforme en interprétation. Par essence, ce processus crée un écart avec la réalité accentué par la modification de certaines lignes d’expression et par l’occultation des détails du grain de la peau. Ces têtes fixent inlassablement le spectateur sans le regarder. Installées sur un piédestal en bois, ces figures sereinement endormies révèlent toute l’agitation et la turbulence intérieure des sentiments humains. Ce face à face troublant, presque inquiétant renvoie simultanément aux tourments personnels et à l’universalité des questions existentielles.
Symbiose des éléments, ces sculptures au rêve éternel s’éveillent par la nature. Usnea fastigiata associe une fine peau délicate à la force expansive du lichen. Cette mousse prolifique colonise le visage, entre domination et harmonie ce méandre engendre des pulsations végétales. Effet de lumière en transparence, le masque de cire s’irrigue de lignes et de vaisseaux naturels. Cette forme de vie renait du néant par une élévation ambivalente annonçant le tropisme de la plante et celle de l’esprit. Par l’expérience de la matière, le masque au visage évidé se remplit par la présence des végétaux cueillis dans le paysage, l’un est indissociable de l’autre. Au fil de plusieurs étapes, la sculpture s’invente à l’aveugle avec l’invitation du hasard. Le moule creux accueille la cire fondue puis l’artiste travaille sa pièce sans la voir, il ajoute le lichen informe pour composer une forme humaine. La trace de la création se délivre enfin du support. À l’image de la naissance, où l’enfantement est la première rencontre avec le nouveau-né, retirer le moulage est l’instant de ce premier contact inattendu avec l’oeuvre. Cette série que l’artiste apprend désormais à connaître est une mise en abyme de la vie…

octobre 2015


Usnea fastigiata I, II et III, 2015.

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François Chaillou
par Augustin Besnier
,
pour le 58ème salon de Montrouge, 2013.

C’est par le marbre que François Chaillou est venu à la matière. Formé à Carrare, il étudie la sculpture là où la pierre s’extrait, en parallèle d’un cursus aux beaux-arts. Trois enseignements seront pour lui décisifs. D’abord, la hardiesse de la sculpture : travailler la pierre, c’est tailler dans les montagnes et s’engager dans le bloc. Ensuite, sa délicatesse : aux coups succède le polissage, long et concentré, qui raffine le corps-à-corps. Enfin, sa biologie : d’origine sédimentaire, le marbre est parfois tenu pour une matière vivante, recelant dans sa froideur la vitalité de la chair.
Ces aspects, François Chaillou a voulu les chercher et les approfondir ailleurs que dans ce marbre trop lourd, trop contraignant, et déjà bien exploré. Le travail de l’os est né de cette recherche : de nature calcaire, l’os partage avec le marbre sa rigidité, qui lui vaut de structurer l’homme sans être à l’abri de toute cassure. Marbre, os, vie, même combat, qui mérite d’être mené si l’on veut composer avec la raideur de l’existence.
Courber l’os, l’entrelacer et l’agencer, n’est pas plier l’échine devant l’inéluctable. Par-delà toute Vanité, c’est oser brouiller le reflet macabre de la carcasse et croire en l’organique. Si de la pierre peut naître un visage, du crâne doit pouvoir surgir un totem : l’inerte ne donne pas la vie, mais n’est pas mort pour autant.
Ces sculptures osseuses ne sont pas les restes d’un animal extraordinaire, encore moins d’une profanation cynique, mais la preuve vivante que la peau dure de nos croyances est aussi malléable que la pierre est ciselable. Œuvrer avec l’indomptable n’est pas plus impensable que tailler le marbre en déesse, il suffit pour cela d’en franchir le seuil sans chercher à lutter contre.
De là vient sans doute l’ambivalence qui parcourt les sculptures de François Chaillou, où la violence se mue en harmonie : maîtriser la matière, c’est aussi se maîtriser soi-même, et accepter finalement de s’offrir à elle. Les bustes de cire le traduisent avec force, plongés entre méditation et sommeil éternel, que la nature assaille autant qu’elle s’y fond.
Une qualité de cet artiste est de ne jamais tomber dans ses certitudes. Travailler le matériau, quel qu’il soit, relève plus chez lui de l’expérimentation que de l’exécution proprement dite. Ce que la nature peut faire au-delà du dessein humain l’intéresse d’ailleurs plus que ce qu’il peut façonner lui-même. Son récent projet de livrer des moulages aux abeilles pour qu’elles y accomplissent leur ouvrage, ou de les abandonner au lichen, moins pour revisiter la sculpture végétale que pour laisser à l’organique le soin de les revitaliser, relève bien de ce binôme qu’il entend former avec la nature.
Avec elle, le bloc de matière, comme l’image de la mort, peut enfin devenir sculpture vivante.